Alcool à Marrakech, la vraie nuance : où j'achète, où je bois, ce que je ne fais pas
Conseils pratiques
Marrakech n'est pas une ville sèche, ni une ville où l'alcool circule librement. Elle vit entre les deux, avec un cadre légal qui date de 1967, des palaces qui servent, des rayons de grande surface qui ferment pendant tout le Ramadan et une taxation qui a bondi de 76 % sur le vin en 2025. Voici ce que j'ai fini par comprendre.
Un vendredi soir à Guéliz, verre de vin rouge marocain au Baromètre. Sur ma droite, un couple de Français qui débarque, sur ma gauche un Marrakchi installé à Paris rentré pour le week-end, en face un cinquantenaire du quartier qui commande la même chose que moi. La ville n’est pas sèche. Elle n’est pas non plus une carte postale à cocktails. Elle marche à son rythme, avec un cadre légal qui date de 1967, une taxation qui vient de bondir, et une centaine d’adresses où je peux vraiment m’asseoir et boire un verre.
Ce que dit vraiment le cadre légal
Il n’existe pas de « loi 26-19 sur l’alcool » au Maroc. Il n’existe pas non plus de « code des débits de boissons » à la française. Le texte fondateur est l’arrêté du directeur général du cabinet royal n° 3-177-66 du 17 juillet 1967, complété par un empilement d’arrêtés fiscaux annuels et par la police administrative des Wilayas. Ça, c’est la version juriste. Côté voyageur, ce qui compte : la vente à un Marocain musulman est interdite sur le papier, avec des sanctions prévues pouvant aller jusqu’à quelques mois de prison et 300 à 1 500 dirhams d’amende. En caisse quotidienne, c’est très marginalement appliqué. Les rappels au règlement viennent par vagues, souvent politiques.
« Licence IV » est une expression française qui n’a pas de traduction juridique au Maroc. Un bar ou un restaurant sert au titre d’une licence hôtelière (attachée à un hôtel classé, palaces compris), d’une licence restaurant (grande restauration avec service à table) ou d’un débit de boissons de 2e catégorie (bars). C’est la Wilaya de Marrakech-Safi qui délivre. En pratique, sept rooftops de la médina servent l’alcool sous leur licence hôtelière, tous les palaces et hôtels 4-5* servent, une trentaine de restaurants ont pris une licence restaurant.
Ce qui a bougé fin 2025. La Loi de finances 2025 a alourdi la taxe intérieure de consommation : +76 % sur le vin (de 850 à 1 500 dirhams par hectolitre) et +74 % sur la bière (de 1 150 à 2 000 dirhams par hectolitre). L’objectif du Trésor : 3,5 milliards de dirhams de recettes alcool en 2026. En pratique, une bière pression locale se paie 40 à 80 dirhams selon l’adresse, une bière importée 60 à 100, un verre de vin local 60 à 120, un verre de vin importé 80 à 150. La consommation nationale reste en hausse malgré tout : 103 millions de litres de bière et 12,7 millions de bouteilles de vin par an selon les données publiées par le ministère des Finances.
Où j’achète mon vin
Deux circuits, que je ne mélange jamais.
Nicolas Marrakech, implanté depuis décembre 2005, est ma référence caviste. Deux boutiques : l’une à l’Hivernage dans la Résidence Bouroud, avenue Mohammed VI, l’autre à Guéliz avenue Mohammed V. Ouvertes du lundi au samedi, 10 h à 13 h et 15 h à 19 h. La carte tient à la fois côté français (bordeaux, bourgognes, champagnes, crémants) et côté marocain premium (Château Roslane haut de gamme, Volubilia, Val d’Argan). C’est là que j’achète quand je veux un vin précis, un accord mets-vins, ou un cadeau à rapporter.
Carrefour Al Mazar sur l’avenue Mohammed VI, à côté du Menara Mall, tient un rayon alcool à caisse dédiée. Prix planchers, choix limité mais suffisant pour un dîner en riad. Attention : le rayon ferme avant le magasin, souvent vers 20 h en soirée. Atacadao sur la route de Casablanca a le même dispositif, un peu plus loin de l’hypercentre. Marjane ne vend plus d’alcool depuis 2012, décision du conseil d’administration reprise dans toute la chaîne : les vieux blogs qui l’indiquent encore n’ont pas été mis à jour.
Le vin étranger a un coût. Entre TIC, TVA et marges, un bordeaux d’entrée de gamme rentre au Maroc 40 à 50 % plus cher qu’à Paris avant marge cave. J’achète français quand je vise un accord précis, marocain le reste du temps.
Ce qui se boit
Les bières. Elles sont toutes produites par la Société des Boissons du Maroc (SBM, ex-Brasseries du Maroc), fondée en 1919, contrôlée à 69,3 % par le Groupe Castel français, siège à Casablanca. Trois marques dominent :
- Casablanca : premium lager blonde, environ 5°, la plus visible dans les bars touristiques - étiquette blanche, bouteille verte.
- Flag Spéciale : pilsner grand public, la bière la plus vendue au Maroc, celle qu’on trouve dans toutes les grandes surfaces.
- Stork : lager légère, relookée récemment (rouge et jaune) pour cibler les jeunes urbains.
Un point d’actualité qui compte. Le partenariat historique SBM-Heineken, en cours depuis quarante ans, s’est arrêté début 2026. SBM s’est tourné vers Carlsberg et a sorti sa propre premium maison, Flag Spéciale Gold. Autrement dit : la Heineken pression qu’on trouvait partout hier n’est plus le standard automatique. Sur les cartes, elle est remplacée par de la Carlsberg importée ou par la Gold locale. J’ai été surpris la première fois.
Le vin marocain. Quatre appellations d’origine garantie (Guerrouane, Beni M’Tir, Zaër, Berkane) et une appellation d’origine contrôlée (Coteaux de l’Atlas). Le paysage :
- Château Roslane / Celliers de Meknès (groupe Zniber, fondé en 1964) est le leader avec environ 85 % de la production nationale, 2 000 hectares en AOG Guerrouane et Beni M’Tir. Sa gamme couvre tout, du vin de table au haut de gamme (Château Roslane Premier Cru).
- Domaine Ouled Thaleb à Benslimane, le plus ancien domaine encore actif du Maghreb, sort des rouges de garde souvent sous-cotés.
- Domaine de la Zouina signe la gamme Volubilia en rouge, blanc, gris.
- Val d’Argan à Essaouira, à 23 km à l’intérieur des terres, est le vignoble le plus au sud du Maroc. Projet du vigneron rhodanien Charles Mélia, cépages du Sud (Syrah, Grenache, Cinsault).
Les cépages phares : Cinsault, Grenache, Carignan, Syrah pour les rouges, Chardonnay et Sauvignon pour les blancs. Et la vraie signature marocaine : le gris, un rosé pâle très clair, sec, à boire jeune et frais. Il descend seul un dîner de tajine.
Un mot sur la mahia. C’est l’eau-de-vie traditionnelle des Juifs du Maroc, distillée à partir de figues sèches ou de dattes fermentées, parfois parfumée à l’anis ou au fenouil, entre 40 et 50 degrés. Historiquement produite dans les mellahs de Fès, Marrakech et Essaouira, elle est aujourd’hui presque disparue commercialement au Maroc. L’émigration juive des années 50-60 en a exporté la tradition en Israël et en France. À Marrakech, un ou deux restaurateurs la sortent sur demande. Je la commande en fin de repas quand je tombe sur le bon.
Où je vais boire
| Type | Adresse | Où | Détail |
|---|---|---|---|
| Cocktail bar | Baromètre | Guéliz, rue Moulay Ali | Cocktails aux herbes du souk (verveine, safran, cardamome) |
| Wine bar rooftop | Nomad | Médina, place Rahba Kedima | Vin marocain, cocktails, cuisine moderne |
| Rooftop médina | Kabana | Médina, 7 étages | Vue Atlas, licence via riad-hôtel adjacent |
| Sky bar | Le Salama | Bordure Jemaa el-Fna | 3 niveaux, cocktails + vin + bière |
| Dîner-cabaret | Comptoir Darna | Hivernage, av. Echouhada | Depuis la fin des années 1990, 600-900 dh/pers avec boissons |
| Bar palace | La Mamounia - Churchill Bar | Hivernage | Rénové Patrick Jouin, comptoir marbre noir |
| Bar palace | Royal Mansour - The Main Bar | Médina | Plafond argent sculpté, style années folles |
| Bar palace | Selman - Le Bar Selman | Route d’Amizmiz | Design Jacques Garcia, cocktails-cigares |
Médina : sept rooftops licenciés, le reste sec. Café Arabe, El Fenn, Le Foundouk, Kabana, DarDar, Le Trou au Mur au sein de La Farnatchi, et Terrasse des Épices - ces sept-là servent l’alcool en 2026. Les autres toits (Nomad hors terrasse basse, L’mida, Café des Épices) restent en mocktails, thé, jus. Le verre à El Fenn ou Kabana : 150 à 190 dirhams pour un cocktail vue Koutoubia à la tombée du jour.
Guéliz et Hivernage : la vraie densité. C’est là que je vais quand je cherche un bar au sens européen. Baromètre rue Moulay Ali (Guéliz) est la référence cocktails : signatures aux herbes du souk, matière première marocaine, verres à trente euros équivalents. +61 en cuisine australienne, Kilim et Chameleon en restauration + bar. Côté Hivernage, Comptoir Darna est un dîner-cabaret installé depuis la fin des années 1990, plus de 14 000 avis Google, format « repas + spectacle + verres » entre 600 et 900 dirhams par personne. Le Salama surplombe Jemaa el-Fna sur trois niveaux avec sky bar et carte cocktails.
Palaces : trois monuments. Le Churchill Bar de La Mamounia a été rénové par Patrick Jouin en 2020 - comptoir marbre noir, ambiance Pullman-cigare, référence historique de la ville depuis les nuits de Winston Churchill lui-même. The Main Bar du Royal Mansour joue une carte visuelle plus opulente : plafond argent sculpté, esprit années folles, service au fauteuil. Le Bar Selman à Selman Marrakech, sur la route d’Amizmiz, porte la signature Jacques Garcia - format cocktails-cigares dans un salon fermé. Les trois se paient (150 à 250 dirhams la coupe, 200 à 400 le cocktail signature) et se méritent : dress code de mise, réservation utile en fin de journée.
Ce qui change pendant le Ramadan
Le Ramadan court chaque année sur une fenêtre d’environ quatre semaines, qui glisse d’à peu près onze jours vers l’amont dans le calendrier grégorien. Sur la période 2025-2030, on est ainsi en février-mars, avec des dates confirmées la veille au soir par le ministère des Habous et des Affaires islamiques après observation lunaire, à ±1 jour près. Les dates précises du prochain mois sont dans la FAQ en bas de page.
Ce qui bouge concrètement :
- Rayons alcool des grandes surfaces : intégralement fermés du premier au dernier jour du mois. Y compris pour les touristes non musulmans. Carrefour Al Mazar, Atacadao : rideau baissé sur le rayon. C’est le point qui prend beaucoup de voyageurs au dépourvu. Il faut acheter avant.
- Nicolas Marrakech ferme pendant le Ramadan, comme les cinq années précédentes. Autrement dit, une fois le mois entamé, plus de ravitaillement en ville : ce qui est dans le riad restera dans le riad.
- Bars des palaces et restaurants sous licence hôtelière : servent normalement en salle, à leur clientèle installée. Le Churchill de la Mamounia, le Main Bar du Royal Mansour, Le Bar Selman fonctionnent. Programmation musicale allégée, ambiance moins dansante, mais le verre coule.
- Restaurants médina avec licence restaurant : au cas par cas. Certains coupent le service au verre en terrasse à ciel ouvert, gardent le vin uniquement pour les convives assis à l’intérieur. D’autres suspendent complètement sur le mois.
- Cocktail bars de Guéliz et Hivernage : ouverts, allégés. Programmation musicale moins bruyante, service jusqu’à minuit maximum au lieu de 2 h, pas de fête tapageuse.
Aïd al-Fitr, qui clôt le mois : bars et débits fermés au moins vingt-quatre heures, souvent quarante-huit. Reprise progressive sur les deux jours qui suivent. Achoura et Mawlid, plus courtes, ferment ponctuellement les débits sans consigne uniforme.
Une remarque pratique : pendant le Ramadan, la ville vit décalée. Les ftour se prennent au coucher du soleil, les sohour tôt le matin, les souks tournent jusqu’à trois heures du matin. C’est une des plus belles ambiances de l’année à Marrakech - et l’alcool n’y est ni la question ni le problème.
Sur place, ce que je fais concrètement
Pour prolonger
- Pour la vue miroir sobre, quelles adresses éviter et comment lire Ramadan côté non-musulman : Voyage halal à Marrakech.
- Pour la carte complète des rooftops médina, licenciés ou secs : notre guide rooftops.
- Pour les deux quartiers de bars, ambiance et adresses : Hivernage et Guéliz.
- Pour les dîners-spectacles Chez Ali, Comptoir Darna et Fantasia, format « boissons comprises ou pas » : notre fiche activité.
- Pour les tables gastronomiques avec cave sérieuse : notre guide gastronomique.
Pierre-Marie Coupry, juillet 2026