Les huit sommets du Maroc, et lesquels se grimpent vraiment
Inspiration
Toubkal 4 167 mètres, plus haut sommet d'Afrique du Nord : la carte postale marocaine tient dans ce seul chiffre. Elle en cache sept autres. Huit sommets sérieux, du M'Goun aux crêtes du Siroua, tous atteignables depuis Marrakech - et tous ne demandent ni la même saison, ni le même engagement. Pourquoi le Toubkal est autant surcoté que sous-estimé.
On résume souvent la montagne marocaine au Toubkal. 4 167 mètres, plus haut sommet d’Afrique du Nord, qu’on « fait » en deux jours depuis Marrakech, avec la photo au coucher de soleil sur le sommet et le retour à l’hôtel pour dîner. C’est vrai, et c’est réducteur : le pays aligne huit sommets qui comptent, quatre au-dessus de 4 000 mètres, quatre autres qui tiennent les crêtes du Moyen Atlas, de l’Anti-Atlas et du Rif. Tous ne demandent ni la même saison, ni le même engagement, ni le même budget. Certains se marchent en une journée sans matériel technique. D’autres exigent crampons, piolet et un guide accrédité, désormais obligatoire sur le corridor du Toubkal depuis 2019. Voici, sommet par sommet, ce qui se grimpe vraiment, quand, et pour qui. Marrakech reste le camp de base : on part d’ici, et on y revient dormir.
Le Toubkal, 4 167 mètres, et ce qu’on ne vous dit pas
Le Toubkal a une réputation à double tranchant. On l’appelle le toit de l’Afrique du Nord, ce qui est vrai, et beaucoup s’imaginent que la difficulté suit l’altitude. Elle ne suit pas. L’été, c’est une randonnée d’altitude sur sentier, pas une course d’alpinisme. Le vrai obstacle n’est ni la roche ni la pente, c’est le mal aigu des montagnes : deux mille mètres de dénivelé positif avalés en vingt-quatre heures, ça se paie, en général à partir de 3 500 mètres, sous forme de mal de crâne, de nausées et de fatigue anormale. J’ai vu des marathoniens abandonner à mi-chemin du sommet, et des retraités passer devant eux au pas régulier, parce que la condition physique ne remplace pas l’acclimatation.
L’autre malentendu, c’est l’hiver. De décembre à mars, la même course change de nature : neige, glace, arête sommitale piégeuse. Crampons, piolet, cordée, guide expérimenté, arrêté municipal ou pas. Les statistiques d’accidents du parc national parlent seules : la moitié des interventions se concentre sur les mois froids, quand des randonneurs d’été reviennent chercher « la version enneigée ».
Depuis fin 2018 et le drame d’Imlil, l’accompagnement par un guide accrédité est obligatoire sur le corridor Imlil - refuge - sommet. Trois postes de gendarmerie contrôlent la carte du guide et le passeport, entre Aroumd et le pied du Toubkal. Nuance importante que peu de sites relayent : la mesure vise ce corridor précis, pas un décret national. Vous pouvez marcher sans guide dans la vallée de l’Ourika ou dans le Moyen Atlas, mais pas monter au Toubkal en solo.
Ouanoukrim, les jumeaux du Toubkal à cent mètres près
À un kilomètre à vol d’oiseau du refuge du Toubkal s’élève un massif que la carte postale ignore : l’Ouanoukrim, deux pointes jumelles, Timzguida (4 089 m) et Ras n’Ouanoukrim (4 083 m). Deuxième et troisième sommets d’Afrique du Nord, cent mètres à peine sous le grand voisin. Depuis le même refuge des Mouflons, l’approche prend une matinée en plus, le sentier serpente vers l’ouest, l’arête est plus aérienne que celle du Toubkal mais sans passage technique l’été. Zéro checkpoint gendarmerie, et à ma dernière visite en septembre 2025, deux cordées seulement au sommet contre une centaine côté Toubkal.
C’est le compromis intéressant pour qui a mangé la logistique d’Imlil et refuse d’ajouter la queue au sommet à la note. Même altitude, moins un centième d’aura, moins un centième de monde. En trois jours au refuge, on double Toubkal + Timzguida, ce que les tour-opérateurs vendent en formule « couronne du Toubkal ».
M’Goun, la montagne dite des femmes
Ighil M’Goun culmine à 4 071 mètres, dans le massif du même nom, au fond de la vallée des Aït Bougmez, à sept heures de piste depuis Marrakech. On l’appelle parfois « la montagne des femmes » dans la tradition amazighe, parce que sa silhouette longue et lisse évoque, selon les vallées, une silhouette allongée. J’y ai vu la neige tenir jusqu’en juin.
Le M’Goun ne ressemble pas au Toubkal. Pas de corridor court et cadré, pas de refuge à deux heures du sommet, pas de checkpoint : c’est une traversée de quatre à six jours, en autonomie relative, avec des cols à plus de 3 500 mètres et des nuits chez l’habitant ou sous tente. La marche traverse des gorges taillées dans le calcaire, des cultures étagées d’orge et de pommiers, et des villages qui vivent encore de leur agriculture. Si vous envisagez un voyage au Maroc avec plus d’engagement que la file du Toubkal, c’est la course à retenir. Le prix du retrait, littéralement : on paie en jours de marche ce qu’on gagne en solitude.
Bou Naceur et Bou Iblane, le Moyen Atlas oublié
Bou Naceur culmine à 3 340 mètres, point le plus haut du Moyen Atlas. La crête voisine de Bou Iblane monte à 3 192 mètres. Personne, ou presque, ne vient les grimper. Les guides marrakchis n’en parlent pas, les tour-opérateurs français non plus : le Moyen Atlas passe pour la région où l’on va se promener entre cèdres et lacs, pas pour un objectif de sommet.
Erreur. Bou Naceur et Bou Iblane se prêtent au ski de randonnée en mai, quand l’accumulation hivernale tient encore sur les faces nord alors que la vallée verdit. Ce sont aussi des courses d’été très propres, sans difficulté technique, avec des paysages de plateau presque tibétains. On part de Boulmane, à cinq heures de Fès et huit de Marrakech (loin, mais la région se combine avec un séjour Fès - Moyen Atlas). Pour qui a déjà avalé le Toubkal, c’est le voyage d’après.
Siroua, le culminant de l’Anti-Atlas
3 304 mètres, ancien volcan éteint, entre le Haut Atlas et l’Anti-Atlas, à la frontière des provinces de Taroudant et Ouarzazate. Le Siroua (ou Sirwa selon la transcription) est un cas à part : ce n’est pas une chaîne, c’est un massif isolé au sommet aplati, entouré de plateaux caillouteux. Autour, c’est le pays du safran, celui de Taliouine, dont les fleurs violettes couvrent les terrasses fin octobre.
Six heures de route depuis Marrakech (par Ouarzazate ou par Taliouine), un ou deux jours de marche depuis le village d’Akhfaman, une nuit chez l’habitant. Saison utile : septembre à novembre, ou mars-avril. L’été assomme, l’hiver gèle. Ce n’est pas un sommet qui se collectionne, c’est une région qui s’explore, avec le culminant en récompense.
Tidirhine, le culminant du Rif
Le Rif, au nord, est marocain mais culturellement à part. Sa plus haute pointe, Jbel Tidirhine, monte à 2 456 mètres, entre Chefchaouen et Al Hoceima. C’est le sommet le moins alpin de la liste : versants boisés de cèdres et de chênes verts, sentiers de bergers, aucun refuge de montagne dédié. On y grimpe à la journée depuis Ketama, sac léger.
À 900 kilomètres de Marrakech, le Tidirhine sort du périmètre naturel d’un voyage à Marrakech. Je le mentionne pour la carte mentale : si vous cousez deux villes marocaines dans le même séjour, le Rif s’accroche à Chefchaouen ou à Tétouan, pas à Marrakech.
Marcher sans viser les 4 000
Le Maroc de la montagne, ce ne sont pas que les cimes. À une heure de marche du village de Setti Fatma, dans la vallée de l’Ourika, on trouve la première cascade sans le moindre matériel. À trois heures et demie de Marrakech, dans les cèdraies de la région d’Ifrane, on croise les macaques de Barbarie (Macaca sylvanus), les seuls primates non-humains encore présents à l’état sauvage sur le continent africain au nord du Sahara. Ils sont dix à douze mille dans les cèdraies du Moyen Atlas, en déclin, classés en danger par l’UICN. C’est le vrai spectacle qu’on ne cherche pas : on vient pour marcher entre les arbres, on repart avec des singes.
Autre échappée : les cascades d’Ouzoud, à deux heures et demie de Marrakech, plongeon de 110 mètres en trois paliers. La foule y est réelle en avril, mais tôt le matin ou hors saison, la lumière rasante sur l’eau vaut le trajet. Aucune de ces sorties n’est un sommet. Toutes sont des respirations utiles avant ou après une course d’altitude.
Quand y aller
Les fenêtres pour chaque massif, en résumé : Toubkal et Ouanoukrim, avril à novembre pour la rando d’altitude, décembre à mars pour l’alpinisme ; M’Goun, avril à octobre, avec juin comme meilleure période ; Bou Naceur et Bou Iblane, mai (ski) et juillet-septembre (rando) ; Siroua, septembre à novembre ou mars-avril ; Tidirhine, printemps et automne.
Le point commun de toutes ces montagnes : on ne les grimpe pas en juillet-août par 42 degrés à Marrakech en imaginant la fraîcheur à 3 000 mètres. L’altitude compense partiellement, mais les fonds de vallée d’approche restent chauds, et l’orage d’après-midi tombe presque tous les jours l’été sur le Haut Atlas.
Le panorama des huit sommets
| Sommet | Alt. | Massif | Repère |
|---|---|---|---|
| Toubkal | 4 167 m | Haut Atlas | Culminant du Maroc et d’Afrique du Nord |
| Timzguida (Ouanoukrim) | 4 089 m | Haut Atlas | 2e d’Afrique du Nord, voisin du Toubkal |
| Ras n’Ouanoukrim | 4 083 m | Haut Atlas | 3e d’Afrique du Nord, même arête |
| Ighil M’Goun | 4 071 m | Haut Atlas (Aït Bougmez) | Traversée 4-6 jours, plus solitaire |
| Bou Naceur | 3 340 m | Moyen Atlas | Culminant du Moyen Atlas |
| Djebel Siroua | 3 304 m | Anti-Atlas | Ancien volcan, pays du safran |
| Bou Iblane | 3 192 m | Moyen Atlas | Ski de printemps, courses d’été |
| Jbel Tidirhine | 2 456 m | Rif | Culminant du Rif, hors périmètre Marrakech |
Depuis Marrakech : distances, refuges et prix
Imlil, camp de base du Toubkal et de l’Ouanoukrim, est à une heure trente de la médina. Grand taxi à 400 dirhams, minibus à 40. Aït Bougmez pour le M’Goun, six à sept heures par la route d’Azilal. Taliouine pour le Siroua, six heures via Ouarzazate. Boulmane pour Bou Naceur et Bou Iblane, huit heures. Ifrane pour les cèdraies, sept.
Sur place, un guide accrédité du Bureau des guides d’Imlil coûte entre 800 et 1 500 dirhams la journée, selon la saison et le nombre de marcheurs. Le refuge des Mouflons, sous le sommet du Toubkal, facture 300 dirhams la nuit en dortoir et 720 en chambre double, demi-pension comprise. Le refuge Neltner tourne autour de 200 dirhams en dortoir, à réserver directement. Une ascension classique du Toubkal en formule 2 jours revient à 150-330 euros par personne, selon la taille du groupe et l’opérateur. Prix à jour en juillet 2026.
Reste à choisir la fenêtre. Ce carnet vous a raconté les sommets ; pour l’itinéraire pas à pas, le matériel, les cols et la météo, on prend le relais dans le guide.
Pierre-Marie Coupry, juillet 2026