Marrakech en hiver, la lumière qui change tout
Au fil des saisons
Un mardi de janvier à quatorze heures, le soleil tombe presque à la verticale sur la place, un cran plus rasant qu'à la même heure en juillet. L'Atlas est blanc au sud, la Koutoubia s'embrase, les bougainvilliers résistent encore. Marrakech en hiver n'est pas un pis-aller, c'est une autre ville. Voici ce que j'y fais et ce que j'y désapprends chaque année.
Il est quatorze heures un mardi de janvier. Sur la place Jemaa el-Fna, le soleil tombe presque à la verticale, un cran plus rasant qu’à la même heure en juillet mais avec une intensité qui étonne encore. Je porte un pull, la veste sur le bras. À la table à côté, un couple européen a laissé son manteau à l’intérieur. La Koutoubia s’embrase orange à ma droite, la ligne blanche de l’Atlas ferme l’horizon au sud - je peux compter les crêtes une à une. Il fera 8 °C dans deux heures et j’aurai remis le manteau. Marrakech en hiver n’est pas un pis-aller. Elle est une autre ville, avec une lumière, un rythme et une géographie propres.
Ce qu’il faut désapprendre de l’hiver marrakchi
Trois images circulent qui font rater la saison.
Non, les orangers ne sont pas en fleurs en janvier. Le fantasme de « Marrakech aux fleurs d’oranger en hiver » est vrai, mais décalé d’un mois et demi. En décembre-janvier, les bigaradiers qui bordent l’avenue Mohammed VI portent leurs fruits, pas leurs fleurs. Les oranges amères sont visibles pendues aux arbres, elles finissent en confitures ou dans les distilleries de fleur d’oranger du côté de Kelâa des Sraghna et de Sefrou. La floraison arrive fin février-mars, avec son parfum caractéristique de néroli qui envahit avenues et jardins - mais c’est presque déjà le printemps.
Non, ce n’est pas la saison sèche. L’hiver marrakchi concentre presque la moitié du cumul annuel de pluies : 30 mm en janvier, 38 mm en février (mois le plus arrosé avec novembre). Rarement plus de cinq jours de pluie par mois, mais les averses tombent en épisodes brefs et intenses, ravinent les rues non pavées de la Palmeraie, remplissent les cascades de Setti Fatma et d’Ouzoud. Après la pluie, la lumière est à son maximum.
Non, il ne neige pas à Marrakech. Le record absolu de froid enregistré dans la ville est de -2,9 °C, le 26 janvier 2005. Des gelées blanches sont documentées ponctuellement en périphérie agricole (Palmeraie, Agdal), mais la ville même gèle rarement. La neige, elle, tombe au sud sur l’Atlas, jamais en plaine du Haouz.
Ce qui est vrai, en revanche : une amplitude thermique de 12 à 14 °C entre le petit matin et le début d’après-midi, un des meilleurs ratios de soleil hivernal d’Afrique du Nord avec 7 à 8 heures de soleil par jour en moyenne, et l’Atlas enneigé visible chaque matin clair.
La lumière, le vrai atout
Marrakech en hiver, c’est d’abord une histoire de lumière. Le soleil bas dans le ciel, oblique, taille les façades ocres en tranches contrastées que l’été zénithal aplatit. Les patios de riad sont vraiment habitables jusqu’à quatorze heures, avant que l’ombre du mur nord ne mange la moitié du bassin. La Koutoubia à sept heures trente, avec le soleil du sud-est qui la frappe en écharpe, est un tableau différent chaque matin.
Les endroits que je vise dans cette lumière :
- Les remparts nord, entre Bab Doukkala et Bab el-Khemis, à huit heures - la muraille en pisé rouge découpe l’Atlas blanc au fond, contre-jour spectaculaire
- Les toits de la médina à quinze heures, depuis un rooftop, quand la lumière rase et sort chaque saillie de terrasse
- Le bassin de la Menara en fin d’après-midi, quand l’olivaie dénudée laisse le reflet du Toubkal entrer dans l’eau
- Le Jardin Majorelle vers dix heures, quand le cobalt reçoit encore l’éclairage rasant sans que la file d’attente ait saturé les allées
Pour creuser ces fenêtres de lumière hivernale, je les ai posées en détail dans Photographier Marrakech, carnet de terrain.
L’Atlas blanc depuis les remparts
C’est la seconde chose que change vraiment l’hiver : la présence physique de la montagne. Le Toubkal, à 4 167 mètres, conserve sa calotte blanche de fin novembre à mai en année moyenne. Depuis les remparts nord ou le haut de la Koutoubia, je vois la ligne de crête blanche à moins de 80 kilomètres à vol d’oiseau. Ce n’est pas une carte postale décorative - la neige y est réelle, elle nourrit les cascades des excursions de la journée, elle alimente les khettaras qui coulent encore aux fontaines de la médina.
Oukaïmeden, à 78 kilomètres et 1 h 30 de route, est la station de ski la plus haute d’Afrique (2 620 m au village, télésiège à environ 3 260 m). Sa saison habituelle court de mi-décembre à mi-mars, mais la tendance est dégradée depuis 2018 : réchauffement et sécheresse, saison 2024-2025 tardive et médiocre. Il faut consulter le snow report en temps réel avant de monter. Sans neige, la journée reste belle : rando au sommet du djebel, gravures rupestres de l’âge du bronze, VTT.
Les autres excursions à leur meilleur :
- Vallée de l’Ourika, une heure de route au sud, cascades de Setti Fatma à leur meilleur débit grâce à la fonte et aux pluies d’hiver.
- Cascades d’Ouzoud, 2 h 30 vers le nord-est, débit maximal de décembre à mars.
- Désert d’Agafay, 30 minutes seulement, mais en journée uniquement - les nuits sous tente descendent à 10 °C, les bivouacs sont peu confortables sans chauffage.
La saison à deux vitesses côté prix
L’hiver marrakchi n’est pas une saison uniforme côté tarifs. Il faut le lire en trois blocs.
Noël et Nouvel An (20 décembre - 3 janvier). C’est le pic annuel absolu, plus cher que Pâques ou octobre. Les palaces imposent des séjours minimums de 4 à 7 nuits, les riads médina refusent les résas courtes, les vols depuis l’Europe explosent. Ceux qui ont cette contrainte de dates n’ont pas de marge de négociation.
Mi-janvier à mi-février. Le creux réel. C’est la fenêtre que je conseille systématiquement à qui n’est pas contraint par le calendrier scolaire. Riads médina en baisse de 30 à 40 % par rapport à Pâques. Palaces en baisse plus modérée, autour de 15 à 20 %, parce que la clientèle golf et long-séjour maintient la demande hivernale. Souks calmes, marchandage détendu, tables des restaurants disponibles sans réservation, sauf pour les tables gastronomiques référencées.
Ramadan qui glisse dans l’hiver. Le calendrier lunaire hégirien avance d’environ onze jours par an dans le calendrier grégorien. Sur 2025-2027 le Ramadan tombe en février-mars et chevauche donc la fin de saison hivernale touristique ; à partir de 2028 il glisse en janvier-février, puis dans le seul mois de janvier vers 2030. Impact concret : restaurants médina souvent fermés en journée, ambiance nocturne au contraire animée après le ftour, souks au ralenti l’après-midi.
Le riad : chauffage et pièces communes, le vrai piège
Un beau riad d’été peut se transformer en épreuve d’hiver si son propriétaire n’a pas anticipé.
Le patio, cœur du problème. Le patio central d’un riad traditionnel est un impluvium ouvert sur le ciel - c’est ce qui rend l’été supportable en médina, c’est ce qui rend l’hiver rude. Ouvert ou couvert d’une simple verrière fixe non isolée, il reste à la température extérieure. À six heures du matin en janvier, traverser le patio en pyjama pour rejoindre la salle à manger, c’est prendre 5 °C au visage. C’est le premier réflexe à intégrer sur place.
Les pièces communes, le vrai indicateur. La chambre est presque toujours équipée d’un radiateur bain d’huile ou d’un split réversible - la chaleur y monte en dix ou vingt minutes. Le problème, c’est le grand salon d’apparat, la salle à manger commune, la bibliothèque du riad : souvent en mezzanine ouverte sur le patio, ou sous verrière peu isolée. Un bon riad d’hiver chauffe ces pièces-là, pas seulement les chambres.
Ce que je vérifie avant de réserver en janvier :
- Une verrière isolante fermée sur le puits de lumière du patio (couvre le patio, ferme la circulation d’air froid)
- Un chauffage effectif dans les pièces communes, pas juste dans les chambres
- Une cheminée fonctionnelle dans le salon (bois d’olivier ou d’eucalyptus), qu’on puisse allumer en fin d’après-midi
- Un linge de lit lourd : couette épaisse, plaid, bouillotte si l’établissement en propose
- Une capacité à monter le petit-déjeuner en chambre plutôt qu’en salle commune froide
Un critère simple au téléphone avant réservation : je demande si le riad chauffe le salon commun et le petit-déjeuner. La réponse est révélatrice.
Ce que je fais en hiver, à contre-rythme de l’été
L’inversion des rythmes est totale par rapport à l’été.
| Rythme d’été | Rythme d’hiver | Où | Détail |
|---|---|---|---|
| Fuir le rooftop à midi | Rooftop plein soleil 12 h-15 h | Nomad, Kabana, Terrasse des Épices | Inversion parfaite, presque désert le soir |
| Hammam pour acclimatation | Hammam en haute saison réelle | Mouassine, palaces | Le corps réclame la chaleur |
| Souks à l’aube ou le soir | Souks détendus toute la matinée | Sémarine, Rahba, Cherratine | Prix plus souples fin janvier |
| Piscine | Cascades à leur meilleur | Ourika, Ouzoud | Débit maximal, forte lumière |
| Agafay nuit sous tente | Agafay journée seule | 30 min sud | Nuits à 10 °C peu confortables |
| Terrasse fraîche du dîner | Cheminée du salon | Riad chauffé | Le vrai plaisir hivernal |
Événements. Le Marathon international de Marrakech se court le dernier dimanche de janvier, une des dates fixes du calendrier sportif marocain. Les palaces (La Mamounia, Royal Mansour, Selman) organisent leurs réveillons de Noël et Nouvel An avec dîner de gala, spectacle et feu d’artifice - à réserver plusieurs mois à l’avance. Hors palace, la ville ne fête pas Noël publiquement : pas de marché, pas de décorations dans l’espace public, c’est un pays musulman. L’ambiance de fin d’année se joue à l’intérieur des riads et des hôtels.
Boissons chaudes que je commande. Le thé à la menthe reçoit un ajout de verveine en hiver, plus doux au réveil. La harira, soupe pois chiches-lentilles-tomate, se sert dans toutes les cantines populaires et vaut le petit-déjeuner d’un matin froid, avant même de continuer sur un msemen. Certains rooftops chics servent désormais des vins chauds saisonniers et des thés fumés - convention récente, pas tradition, mais bienvenue.
Ce que je fais systématiquement l’hiver
Pour prolonger
- Pour le mois-par-mois factuel avec les événements datés : Marrakech en décembre, en janvier, en février.
- Pour la fiche station de ski et ses alternatives : Oukaïmeden.
- Pour la vallée de l’Ourika et Setti Fatma : fiche village.
- Pour l’arbitrage complet des saisons de séjour : Guide quand partir.
- Pour le contrepoint saisonnier absolu : Marrakech en été, survivre à 45 °C.
Pierre-Marie Coupry, juillet 2026