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De Fès à Marrakech, deux villes impériales qui se répondent

Inspiration

Fès et Marrakech ne sont pas la même civilisation qui parle. L'une est idrisside, savante, cloisonnée par métiers. L'autre est almoravide-almohade-saadienne, extravertie, ouverte sur l'Atlas et le sub-saharien. Combiner les deux, c'est remonter d'un cran dans l'épaisseur du Maroc. Voici comment je les relie.

Bab Bou Jeloud, porte principale de la médina de Fès.
Bab Bou Jeloud, porte principale de la médina de Fès.

Il est 7 h 40 à la gare de Fès. J’ai fini un thé à la menthe sur le quai, mon sac posé à mes pieds. L’Al Atlas pour Casablanca arrive dans une minute. Trois nuits à Fès derrière moi, quatre devant à Marrakech. Le voyage se joue vraiment dans ce contraste, celui de deux villes impériales qui n’ont pas la même histoire, pas la même civilisation, pas le même regard sur le voyageur. Voici comment je les relie et pourquoi je fais toujours les deux.

Deux villes qui n’ont pas la même civilisation

Fès a été fondée par les Idrissides. La tradition attribue sa naissance à Idris II autour de 808-809, mais des monnaies frappées à Fès antérieures à son règne suggèrent une première implantation dès 789 sous Idris Ier. En 818, Idris II accueille huit mille familles andalouses réfugiées, rejointes plus tard par des Kairouanais : les deux rives du fleuve deviennent les deux âmes de la médina. En 859, Fatima al-Fihriya fonde l’université Al Quaraouiyine, reconnue par l’UNESCO et le Guinness comme la plus ancienne université au monde encore en activité. La médina Fès el-Bali, inscrite au patrimoine mondial depuis 1981, compte près de 9 000 ruelles et s’étend sur environ 280 hectares. C’est une des plus grandes zones urbaines piétonnes encore habitées au monde.

Marrakech, elle, est une capitale du Sud. Almoravide (1070, sous Youssef ibn Tachfin), almohade, saadienne. Elle regarde l’Atlas, la vallée du Draa, les caravanes qui remontaient de Tombouctou. Cosmopolite par nature, commerçante par vocation, elle mélange dès le départ ce que Fès distingue.

Ce n’est pas la même civilisation qui parle. Fès est introspective, savante, cloisonnée par métiers. Chaque corporation reste physiquement cantonnée à son quartier : souk Attarine pour les épices, Nejjarine pour le bois, Chouara pour le cuir. Marrakech est extravertie, festive, mélangée. Ses souks brassent les genres, Jemaa el-Fna concentre tout : conteurs, gnaoua, restaurateurs, calèches, dresseurs. Fès a Al Quaraouiyine, Marrakech a la Koutoubia. L’une est une salle de cours, l’autre est une place.

Panorama de la médina de Fès depuis les tombeaux mérinides, toits agglomérés et minarets
La médina de Fès el-Bali vue depuis les tombeaux mérinides. Photo Petar Milošević.

Ce que change vraiment le contraste

AngleFèsMarrakech
Repère spatial~9 400 ruelles, aucun grand axeJemaa el-Fna centre, souks en fer à cheval
ArtisanatCloisonné par corporationMélangé, mis en scène pour le visiteur
RiadsAustères, cèdre sombre, patios profondsLumineux, tadelakt coloré, plus généreux
Ambiance de rueTraditionnelle, religieuse, moins d’alcoolCosmopolite, festive, plus tolérante côté touriste
Climat janvier3,8 °C mini / 16,2 °C maxi6 °C mini / 19 °C maxi
Cuisine emblématiquePastilla salée, harira, tajine mkhamerTanjia marrakchia, méchoui, tajines aux fruits
Prix moyenEnviron 15 à 25 % moins cherTarifs médina majorés, ville nouvelle plus proche de Fès

Riads. À Fès, les patios sont souvent plus profonds, les boiseries brunes de cèdre absorbent la lumière, la salle à manger commune reste fraîche même l’été. À Marrakech, le tadelakt coloré et les jardins plus généreux donnent des espaces plus lumineux, plus « habités » côté loisir. Deux esthétiques du même mot.

Cuisine. La pastilla salée poulet-amande-cannelle est fasie de cœur ; je la trouve à Marrakech, elle n’y a pas ses lettres de noblesse. Le tajine mkhamer, cuisson longue et douce, est très présent à Fès. Marrakech tire vers la cuisine plus « berbère-atlas » : tanjia (viande cuite au four du hammam), méchoui, tajines aux pruneaux et amandes. Rien n’empêche de trouver de la pastilla à Marrakech, mais celle de Fès a un fond qu’on ne triche pas.

Climat. Fès en janvier, c’est un manteau lourd le soir en riad, un chauffage inégal et une amplitude thermique douloureuse. Marrakech en janvier, c’est un pull en journée, une veste au dîner, un ciel bien plus dégagé. Pour qui craint le froid, l’ordre du séjour compte.

La règle qu’il faut assumer : Fès demande un jour d’adaptation

Marrakech se comprend vite. Jemaa el-Fna concentre l’énergie de la ville en un point, je sais où je suis dès la première demi-heure. Les souks s’articulent autour de la place, la médina se lit avec un plan. Fès désarme d’abord. Le labyrinthe fasi n’a pas de grand axe. Les ruelles se croisent sans logique apparente, aucun repère central visible. Le premier jour à Fès, j’ai perdu une heure à chaque sortie. Un guide médina fasi les premières heures est un vrai service : tarif officiel ONMT autour de 250 à 350 dirhams la demi-journée.

Cet argument commande l’ordre du séjour. Je conseille systématiquement : Marrakech d’abord (3 à 4 nuits), circuit désert (3 à 4 jours), Fès en fin (2 à 3 nuits). J’arrive à Fès rodé au décor marocain, j’apprivoise le labyrinthe avec de la marge, et le vol retour depuis Fès-Saïss part directement vers la plupart des hubs européens. L’ordre inverse fonctionne, il perd juste l’effet d’accumulation.

Rejoindre l’une depuis l’autre : le train

Fès - Casa Voyageurs en 3 h 55, correspondance, Casa Voyageurs - Marrakech en 2 h 39. Environ 6 h 30 porte à porte avec l’attente en gare, un peu plus si le train est en retard. Tarif indicatif entre 280 et 500 dirhams selon la classe. C’est la solution honnête pour un voyageur qui veut faire les deux villes en train direct.

L’Al Boraq, le TGV marocain, roule à 320 km/h depuis novembre 2018, entre Tanger et Kénitra ; il ne dessert pas encore Fès. Son extension Kénitra-Marrakech a été officiellement lancée en avril 2025 : chantier de 430 kilomètres, environ 53 milliards de dirhams, mise en service pas avant 2029-2030. Pour un séjour maintenant, je compose avec le train classique.

Bus, avion, voiture : ce que je ne fais pas

Le bus CTM direct Fès-Marrakech existe (départs 9 h et 20 h, environ 150 dirhams, trajet 9 à 10 heures). C’est viable mais long, sans intérêt paysager particulier. L’avion n’a aucun vol direct : les correspondances passent toutes par Casablanca, avec un temps porte à porte qui ne bat pas franchement le train. La voiture par l’autoroute A2-A7 via Rabat-Casa fait 530 kilomètres, 5 h 30 à 6 h 30 hors pauses ; utile si je veux arrêter à Meknès, Volubilis, Chefchaouen en chemin, sinon le train reste plus honnête.

Ce que Fès m’a fait comprendre de Marrakech

Bassins colorés des tanneries Chouara à Fès vus depuis les terrasses
Les tanneries Chouara de Fès, en activité continue depuis le XIᵉ siècle. Photo Uwe Brodrecht.

Voici l’argument le plus fort pour combiner les deux, plus fort que la comparaison esthétique. Fès est la source de la plupart des savoir-faire qu’on retrouve à Marrakech en aval de la chaîne. Le zellige qui habille les patios marrakchis vient souvent d’ateliers fasis. La broderie du linge de maison haut de gamme est fasie. Le cuir travaillé, les objets de laiton, la reliure de livres. Marrakech scénographie, Fès fabrique. Voir la matière première là où elle se fabrique, avant de la retrouver mise en scène à Marrakech, change le regard sur les deux. Je repars du souk Sebbaghine ou du souk des tapis marrakchi avec l’œil qui pose deux questions à chaque objet : où a-t-il été fait, par quel geste ?

Précautions honnêtes pour ce combo

  • Alcool. Fès en médina, quasi impossible ; ville nouvelle, quelques hôtels et une poignée de bars. Marrakech en médina, plusieurs riads et rooftops licenciés ; Guéliz-Hivernage, offre étoffée. Ajuster les attentes des voyageurs qui « prennent l’apéro ».
  • Photo médina Fès. Les habitants sont sensiblement moins tolérants qu’à Marrakech aux photos frontales, notamment dans les zones résidentielles hors circuit touristique. Demander ou photographier de trois-quarts, à distance.
  • Ramadan à Fès. Ville plus religieuse : rythme diurne très ralenti, restaurants médina fermés jusqu’à l’iftar, ambiance recueillie. Pour un premier séjour au Maroc, mieux vaut éviter Ramadan à Fès - sauf si je viens précisément pour ça.
  • Hiver à Fès. Il fait vraiment froid le soir en riad (chauffage souvent minimaliste). Prévoir polaire épaisse, écharpe, vêtement de nuit chaud. À Marrakech, c’est doux dès onze heures du matin.
  • Guide médina. Fortement recommandé à Fès jour 1. À Marrakech on se débrouille sans dès jour 2.

Cinq réflexes pour combiner Fès et Marrakech

Un autre voyage : le grand tour par le désert

Il existe une manière radicalement différente de relier les deux villes, et c’est même l’un des grands voyages du Maroc : le circuit sud Marrakech > Merzouga > Fès, en 4x4 privé ou minibus partagé. Ce n’est plus un trajet, c’est un séjour à part entière, à ajouter aux jours de médina.

Compter au moins 4 jours et 3 nuits pour respirer (le format 3 jours 2 nuits est vendu partout mais enchaîne des étapes de 8 à 10 heures de route quotidien). Itinéraire canonique :

  • J1 — Marrakech → col du Tichka (2 260 mètres, N9) → Aït-Ben-Haddou (ksar UNESCO) → Ouarzazate → gorges du Dadès (nuit)
  • J2 — Dadès → gorges du Todra → Erfoud → Merzouga et l’erg Chebbi (22 km de long, dunes jusqu’à 150 mètres), coucher de soleil à dromadaire, bivouac berbère dans les dunes
  • J3 — lever de soleil sur les dunes → Rissani → Midelt → Ifrane → arrivée tardive à Fès

Le col du Tichka est le point sensible en hiver : fermé ponctuellement en cas de gros temps de novembre à mars, à vérifier la veille du départ. Prix indicatif pour un circuit 3 jours privé confortable : environ 560 à 660 euros par personne. Formule groupée standard : 150 à 250 euros. Haut de gamme : 900 à 1 200 euros. Beaucoup de voyagistes se disputent ce marché ; j’ai fait le tri et retenu les six offres solides des deux sens (Marrakech → Fès et Fès → Marrakech) dans notre fiche Circuit Marrakech - Merzouga - Fès.

Pour prolonger

Pierre-Marie Coupry, juillet 2026

Questions fréquentes

Combien de temps entre Fès et Marrakech en train ?
Environ 6 h 30 porte à porte via une correspondance à Casa Voyageurs, aucun train direct ne les relie aujourd'hui. Le trajet se compose de Fès - Casa Voyageurs en 3 h 55 et Casa Voyageurs - Marrakech en 2 h 39. Tarif indicatif 2ᵉ classe 280 à 350 dirhams, 1ʳᵉ classe 400 à 500 dirhams. L'Al Boraq, le TGV marocain, dessert Tanger et Kénitra depuis novembre 2018 mais ne monte pas jusqu'à Fès.
Le TGV va-t-il bientôt relier Fès à Marrakech ?
Le chantier de l'extension Kénitra-Marrakech de l'Al Boraq a été officiellement lancé le 24 avril 2025 : 430 kilomètres, environ 53 milliards de dirhams, ONCF a commandé 168 nouveaux trains dont 18 rames à grande vitesse Alstom. Objectif à terme : Tanger-Marrakech en 2 h 40. La mise en service n'est en revanche pas attendue avant 2029-2030. D'ici là, la correspondance Casa reste la voie normale entre les deux villes.
Combien de jours faut-il pour combiner Fès, Merzouga et Marrakech ?
Neuf jours minimum pour respirer, dix à onze pour être confortable. Ma répartition : 3 nuits à Fès, 3 à 4 jours de circuit sud (Aït-Ben-Haddou, Ouarzazate, gorges du Dadès, gorges du Todra, bivouac dans les dunes de Merzouga), 3 nuits à Marrakech. Je peux compresser à 7 jours au prix d'un rythme éprouvant avec 8 à 10 heures de route par jour. Le circuit sud coûte entre 150 et 250 euros par personne en formule groupée standard, et de 560 à 660 euros par personne pour un privé confortable de 3 jours.
Dans quel ordre visiter Fès et Marrakech ?
Je conseille : Marrakech d'abord, puis désert, puis Fès. Marrakech se comprend vite (Jemaa el-Fna est un ancrage immédiat), je prends mes marques rapidement. Le circuit sud aère et fait respirer entre les deux villes. J'arrive à Fès rodé au décor marocain, mieux préparé au labyrinthe fasi qui désarme d'abord. Autre argument pratique : l'aéroport Fès-Saïss dessert la plupart des hubs européens et permet un vol retour direct sans repasser par Casablanca.
Fès et Marrakech, laquelle est la plus adaptée à un premier voyage au Maroc ?
Marrakech, sans hésitation. Elle est plus lisible dans l'espace (une place centrale, des souks en fer à cheval), plus tolérante côté touriste (alcool, ambiance, photo de rue), mieux équipée en hébergement de charme adapté au voyageur européen. Fès demande une expérience marocaine préalable pour être appréciée : le labyrinthe désarme, l'artisanat cloisonné surprend, la ville nouvelle est moins développée touristiquement. C'est une deuxième étape idéale, rarement un premier séjour.

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