Éthique animale à Jemaa el-Fna, ce que j'ai renoncé à faire (et ce que je fais à la place)
Conseils pratiques
Un bébé macaque tiré au bout d'une chaîne, un cobra qui bouge à peine, une calèche à l'arrêt sous 42 °C. Ces trois scènes de Jemaa el-Fna, je les ai photographiées, payées, financées. Puis j'ai lu les études, j'ai croisé les vétérinaires SPANA, j'ai regardé la fiche UNESCO de la place. J'ai arrêté.
Ce soir-là, un dresseur d’une trentaine d’années m’a proposé son bébé macaque à 100 dirhams la photo. L’animal, en couche pour enfant, tenu au collier, s’est agrippé à mon avant-bras avec la force paniquée d’un nouveau-né. Il devait avoir trois à quatre mois. Sa mère était morte ou vivait quelque part dans les cèdraies du Moyen Atlas, à quatre heures de route. Je n’ai pas fait la photo. J’ai payé quand même, et je me suis éloigné. Depuis, j’ai lu les études qui décrivent ce que je venais de tenir dans mes bras.
Trois pratiques auxquelles je ne participe plus
Une photo avec un macaque. Le macaque barbaresque (Macaca sylvanus) est la seule espèce de primate d’Afrique du Nord. Il est classé Endangered par l’Union internationale pour la conservation de la nature depuis 2008, statut confirmé lors de la réévaluation Wallis et al. de 2020. La population sauvage globale, Maroc et Algérie confondus, est estimée entre 5 000 et 10 000 individus contre plus de 20 000 au début des années 80. Le déclin dépasse 50 % sur trois générations. Depuis la CoP17 de Johannesburg de septembre 2016, entrée en vigueur début 2017, l’espèce est inscrite à l’annexe I de la CITES, le plus haut niveau de protection : commerce international interdit. Le Maroc, signataire depuis 1975, applique la loi 29-05 de 2011 pour la détention et le contrôle, avec des amendes de 5 000 à 30 000 dirhams (soit 500 à 3 000 €) et confiscation administrative sous l’autorité de l’Agence nationale des eaux et forêts.
Sur Jemaa el-Fna, un rapport de terrain de Born Free Foundation de 2019 (repris par une enquête National Geographic en 2019 mise à jour en 2023) dénombre 17 personnes titulaires d’un permis dérogatoire pour exhiber un macaque comme accessoire photo. Régime historique, contesté par les ONG, toléré au titre du patrimoine culturel. Les jeunes utilisés sont arrachés à leur mère à 3-6 mois, dans les cèdraies d’Ifrane et d’Azrou. Le trafic vers l’Europe, documenté par l’IFAW à partir de 2015, représente 200 à 300 nourrissons par an, où un juvénile atteint 2 000 € dans le circuit animalerie clandestin. Le macaque de Barbarie est aujourd’hui le mammifère CITES le plus saisi dans l’Union européenne, environ un quart des saisies de mammifères vivants.
Regarder un charmeur de cobra. Une étude de référence de Pleguezuelos, Feriche, Brito et Fahd publiée dans Oryx (Cambridge, 2017) documente 8 espèces exploitées sur les places du Maroc, contre plus de 15 il y a vingt-cinq ans - signe de raréfaction. Les principales sont le cobra égyptien (Naja haje), la vipère heurtante (Bitis arietans), la vipère à cornes (Cerastes cerastes) et la vipère de Maurétanie (Daboia mauritanica), responsable elle seule de près de 70 % des morsures graves rapportées annuellement au Maroc. L’étude recense 86 charmeurs actifs entre 2003 et 2014, dont environ 70 (81 %) permanents à Marrakech. Le prélèvement annuel toutes espèces confondues est estimé à 4 500 serpents.
La technique de préparation est décrite précisément par plusieurs enquêtes académiques et par The Conversation en juin 2023 : crochets arrachés à la pince, glandes à venin percées ou cousues, bouche parfois cousue en ne laissant qu’une fente pour la langue. Le serpent n’est plus dangereux, mais il meurt de septicémie, d’infection ou de famine en quelques semaines à quelques mois. Espérance de vie sauvage d’un cobra : 10 à 20 ans. Espérance de vie captif mutilé à Jemaa el-Fna : quelques mois.
Une calèche à l’arrêt sous 42 °C. Le dossier est plus nuancé, parce qu’un cadre existe. Marrakech compte 148 calèches en circulation, sous un arrêté municipal remontant à 1935. Depuis 2019, les cochers portent un uniforme ocre. Les chevaux sont identifiés au sabot par marquage, à l’antérieur par bracelet SPANA et à l’encolure par puce sous-cutanée. La clinique SPANA de Cité Mohammadi à Hay Mohammadi, rue Ibn Sina, la plus grande installation de l’ONG au Maroc, suit environ 300 chevaux, délivre les licences et refuse la mise au travail après deux tickets consécutifs pour un cheval en mauvais état. Trois inspections techniques par an, une dizaine d’abreuvoirs sur les stations, une charrette de secours (« Guerab Lkoutchi ») qui tourne. Depuis 2023, un partenariat avec la TUI Care Foundation finance l’audit et le traitement de plus de 500 animaux de travail liés au tourisme.
Le programme a été distingué par le trophée du tourisme durable du ministère marocain du Tourisme. C’est un des rares dispositifs au Maroc à ce niveau de rigueur. Et pourtant, un cheval de trait, même bien suivi, peine à 42 °C. Je ne prends pas de calèche entre juin et septembre. Le reste de l’année, je monte si l’animal est en chair, sans côtes saillantes ni plaie sous la sangle, ni boiterie visible. Sinon, je renonce.
Le cadre légal, réel et fragile
Trois textes se superposent, et un vide.
Côté faune sauvage, la loi 29-05 de 2011 (dahir 1-11-84) sur la protection et le commerce des espèces sauvages a son décret d’application depuis 2015. L’ANEF, ex-Haut Commissariat aux eaux et forêts, en est l’autorité de gestion et de police. Le Maroc est signataire CITES depuis 1975. Les amendes vont de cinq mille à trente mille dirhams selon l’espèce et son statut, avec confiscation administrative. C’est la base juridique sur laquelle s’appuient les saisies de reptiles et de mammifères à Marrakech.
Côté animal en général, le code pénal marocain de 1962 (dahir 1-59-413) prévoit aux articles 601 à 603 des peines pour empoisonnement d’animal de trait, mutilation sans nécessité, mauvais traitements. L’article 601 punit d’1 à 5 ans de prison et 120 à 500 dirhams d’amende ; l’article 602, de 2 à 6 mois de prison et 120 à 250 dirhams. Ces textes sont anciens, les peines faibles, l’application rare et non chiffrée publiquement.
Le vide, c’est l’animal sensible. Le code civil marocain ne reconnaît pas l’animal comme être sensible - c’est précisément la revendication phare du contre-projet déposé au Parlement par la SPA du Maroc en 2024-2025. En juillet 2025, le gouvernement a adopté en Conseil de gouvernement un projet de loi 19.25 sur les animaux errants, transmis à la Chambre des représentants et à la Commission des secteurs productifs. Ce texte, présenté comme une avancée dans le contexte de la CAN 2025 et de la Coupe du monde 2030, est contesté par la SPA du Maroc et par Network for Animals. Son article 5 criminalise le fait de nourrir ou d’abriter un animal errant hors centre agréé (1 500 à 3 000 dirhams d’amende) ; son article 36 punit de 2 à 6 mois de prison la torture d’un animal errant. Pour la SPA du Maroc et Network for Animals, ce n’est pas une loi de protection mais une loi de tri. Non promulgué à ce jour.
Ce que l’UNESCO protège vraiment
L’argument est souvent servi : Jemaa el-Fna est classée par l’UNESCO, tout ce qui s’y passe fait partie du patrimoine. Ce n’est pas ce que dit la fiche.
La place a été proclamée « chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité » en mai 2001 - la toute première inscription mondiale de ce genre, poussée par l’écrivain espagnol Juan Goytisolo contre un projet de tour de verre qui menaçait la médina. En 2008, elle a été intégrée à la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel, sous le numéro de dossier 00014.
La fiche officielle nomme précisément ce qui est protégé : conteurs (les hlaykia), poètes, musiciens berbères (mazighen), danseurs et joueurs de senthir/hajouj de la confrérie gnawa, acrobates - et charmeurs de serpents. Elle ne mentionne pas les dresseurs de macaques. Ni la fantasia. Ni les calèches. Le classement protège un espace culturel et une performance humaine parlée, chantée, jouée. Il ne se prononce pas sur les animaux et ne contient aucune clause de bien-être animal.
Autrement dit : quand un dresseur de macaques revendique le patrimoine, il invoque un classement qui ne le couvre pas. Quand un charmeur de cobra le revendique, il est bien mentionné - mais ni le cadre CITES ni la loi 29-05 ne changent pour autant. Une pratique orale peut être patrimoniale et blessante pour l’animal qu’elle utilise.
Ce que je fais à la place
Six alternatives, plus une méthode.
| Renoncement | Alternative | Où | Détail |
|---|---|---|---|
| Photo macaque | Voir des macaques sauvages | Cèdraies d’Azrou et d’Ifrane | À distance, ne pas nourrir |
| Charmeur de cobra | Écouter un hlaykia (conteur) | Café Clock, quartier Kasbah | Jeudi 19 h, contes en darija et en anglais, entrée libre |
| Charmeur de cobra | Groupe gnawa live | Festival Gnaoua d’Essaouira | Juin, quarante maâlems, trois cent cinquante artistes |
| Calèche été | Refuge d’ânes et mulets | Jarjeer Refuge, Oumnass (24 km sud) | Visite sur rendez-vous préalable |
| Calèche été | Clinique équine | SPANA Cité Mohammadi (Hay Mohammadi) | Visites guidées sur demande |
| Fantasia touristique | École de cirque humain | Groupe Acrobatique de Tanger, École Shems’y de Salé | Tournées, spectacles à programmer |
Sur la place, le soir. Les hlaykia ne sont plus qu’une poignée aujourd’hui, tous de plus de cinquante ans. Ils tournent leur halqa côté nord-est. En darija. Les comprendre n’est pas indispensable pour donner un dirham dans la casquette au bout de l’histoire - le geste préserve une tradition en voie d’extinction. La programmation régulière du Café Clock dans la Kasbah, le jeudi à 19 h, propose des soirées de contes traduits en anglais par des apprentis formés par feu Hajj Ahmed Ezzarghani. Entrée libre.
Pour la musique. Les musiciens gnawa jouent chaque soir sur la place, sans intermédiaire animalier. Le Festival Gnaoua d’Essaouira est leur grande fenêtre annuelle : sa 26e édition, du 19 au 21 juin 2025, a réuni 350 artistes dont 40 maâlems, sur 54 concerts et 4 scènes. L’édition 2026 est annoncée du 25 au 27 juin. Deux heures et demie de route depuis Marrakech, une bonne raison de sortir de la ville.
Pour l’acrobatie. Le Groupe Acrobatique de Tanger, fondé en 2003 par Sanae El Kamouni, est l’héritier direct des Ouled Sidi Ahmed ou Moussa, la confrérie d’acrobates du Souss remontant au XVIe siècle. Ses spectacles Halka, FIQ! et Azimut tournent dans le monde. À Salé, l’École Nationale de Cirque Shems’y forme depuis les années 2000 des artistes issus de milieux populaires, avec un taux d’insertion élevé.
Pour les macaques sauvages. Les cèdraies d’Azrou et d’Ifrane dans le Moyen Atlas, à 3-4 heures de route de Marrakech, abritent une population semi-habituée qui se laisse observer sur le bord des pistes forestières. La règle : distance, silence, aucune nourriture. Les groupes vivent leur vie, je regarde à quinze mètres. Le Parc national d’Ifrane, 125 000 hectares, protège la plus grande cédraie du monde. C’est là que la conservation se joue, pas sur une place à touristes.
Pour les chevaux, ânes et mulets. Le Refuge Jarjeer, au village d’Oumnass à 24 km au sud de Marrakech, dans les contreforts du Haut Atlas, accueille depuis 2014 les équidés réformés du travail. Fondé par Susan et Charles, deux avocats britanniques installés au Maroc, il compte une trentaine de pensionnaires et emploie 14 personnes. Ouvert 24 h/24 en cas d’urgence, il accepte les visites sur rendez-vous téléphonique préalable. La visite est un temps de rencontre, pas un zoo. La clinique SPANA de Cité Mohammadi organise également des visites guidées sur demande.
Sur place, ce que je fais concrètement
Pour prolonger
- Pour organiser la journée sur la place sans se faire piéger : notre fiche Jemaa el-Fna.
- Pour l’éthique de la photo de rue, dont la photo d’animal fait partie : Photographier Marrakech, carnet de terrain.
- Pour les mêmes questions à hauteur d’enfant, avec les bonnes alternatives visitables : Marrakech en famille.
- Pour choisir une balade à cheval éthique dans la Palmeraie : notre fiche activité.
Pierre-Marie Coupry, juillet 2026