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Un dimanche matin à Bab Doukkala, le vrai rythme de la médina

Récits & carnets

Bab Doukkala, un dimanche à sept heures. La médina ne fait pas semblant. Les cageots des maraîchers de la Palmeraie sont posés, le premier muezzin s'éteint dans l'écho des autres, un enfant traverse la ruelle avec une planche de pain sur la tête. Le dimanche marocain n'est pas le dimanche européen. Voici ce que je vois quand je viens ici avant huit heures.

La porte Bab Doukkala, angle nord-ouest de la médina. Photo Robert Prazeres.
La porte Bab Doukkala, angle nord-ouest de la médina. Photo Robert Prazeres.

Il est six heures quarante-cinq à Bab Doukkala. Je suis parti de Guéliz à pied vingt minutes plus tôt, la ville nouvelle encore vide, un ou deux taxis qui rentrent d’une longue nuit. La porte apparaît à l’angle des remparts au bout de l’avenue Mohammed VI : trapue, orangée, deux bastions carrés qui la flanquent, la mosquée juste derrière. Le premier muezzin s’éteint à mesure que je m’approche. L’écho des autres reprend, deux ou trois secondes en retard, du côté de la zaouia Sidi Bel Abbes au nord et de la Koutoubia au sud. Je passe la porte.

Ce qui distingue vraiment un dimanche marrakchi

Le dimanche n’est pas ici la coupure de la semaine, c’est un contresens qui fait rater ce genre de matinée. C’est un héritage administratif du protectorat français : bureaux, écoles, banques, administrations, tout ce qui touche l’État ferme. La ville nouvelle, Guéliz et l’Hivernage, est plus calme qu’un mardi. Mais la médina, elle, ne s’arrête pas. Souks, marchés populaires, cafés, ferrans, épiciers du coin - tout tourne. Les artisans sont là. Les femmes font leurs courses. Les charrettes livrent.

Le vrai jour de rupture au Maroc, c’est le vendredi. Prière du milieu de journée, jom’a, souvent suivie du couscous familial - les souks se vident partiellement entre onze heures et seize heures, beaucoup d’ateliers ferment pour la prière et rouvrent l’après-midi. Un vendredi matin à Bab Doukkala, la médina est déjà en train de se préparer à ce basculement, on le sent. Un dimanche matin, elle est dans son régime ordinaire, celui que la plupart des voyageurs européens ne voient jamais parce qu’ils dorment.

Passer la porte, Almoravides et Lalla Mas’uda

La porte que je viens de franchir date du douzième siècle, sous Ali ibn Yusuf, vers 1126-1127, période où les Almoravides bouclent la première enceinte complète de la ville. Elle a été remaniée par les Almohades, ce qui explique son style hybride. Sa singularité : le passage à double coude en baïonnette, dispositif défensif rare à Marrakech, calibré pour ralentir un assaillant à cheval. Deux bastions carrés dissymétriques, le sud-ouest plus large que l’autre. Depuis 1989, l’un des bastions abrite un espace d’exposition du ministère de la Culture - horaires irréguliers, mais l’entrée extérieure ne se paie ni ne s’annonce.

Minaret carré de la mosquée Bab Doukkala à Marrakech, style saadien
Le minaret saadien de la mosquée Bab Doukkala, dite Jami' al-Hurra. Photo Robert Prazeres.

À l’intérieur immédiat de la porte, la mosquée. Son nom officiel est Jami’ Bab Doukkala. Son autre nom, plus parlant, est Jami’ al-Hurra : la mosquée de la Liberté. Elle a été construite entre 1557 et 1571 sous Moulay Abdallah al-Ghalib, à l’initiative de Lalla Mas’uda bint Ahmad. Une femme, donc, à l’origine d’une des grandes fondations religieuses de la ville. Elle était l’épouse de Muhammad al-Sheikh, fondateur de la dynastie saadienne, et la mère d’Ahmed al-Mansour qui allait faire de Marrakech la ville-monde des Songhaïs et des ambassades. « La Liberté », c’est le statut de femme libre qu’on rappelle par ce nom. Le complexe original comprenait une madrasa, un hammam public, une fontaine, une bibliothèque, des latrines. Le hammam a fermé, la fontaine coule encore un peu plus loin. Je n’entre pas dans la mosquée - c’est la règle générale au Maroc, réservée aux musulmans. Je contourne par la ruelle nord.

Le marché, la vraie fenêtre est courte

Cent mètres après la porte, je suis dans le marché. Ce n’est pas un souk touristique. C’est un marché de quartier - fruits, légumes, viande fraîche, poisson, olives dans des bacs en zinc, citrons confits en pots, herbes en bottes, épices en cornets de papier journal, quelques stands de fromages frais. Les prix sont bas parce que c’est du semi-gros : ce marché fournit les riads du derb, les restaurants des ruelles, les cuisines des familles du quartier. Ce qui vient de la Palmeraie et de la vallée de l’Ourika arrive à cinq heures du matin. À sept heures, tout est en place. À onze heures, ce qui reste est fané. La vraie fenêtre est là, matinale.

Je m’arrête devant un vendeur de menthe qui coupe les bottes à la lame. La menthe marocaine est plus foncée, plus dense en huiles essentielles que celle qu’on trouve en France. Elle sert le thé, la salade, le tajine. Une femme achète cinq bottes pour dix dirhams. Trois ruelles plus loin, un boucher désosse un demi-mouton posé sur billot, geste rapide, précis, en silence. Il aura vendu son étal avant midi.

Le ferran, cette institution silencieuse

Le vrai temps fort du dimanche matin est un peu à l’écart, dans un renfoncement à trois ruelles au sud du marché. Le ferran. Le four communal.

Boulanger devant un four à bois traditionnel, ferran de la médina de Marrakech
Un boulanger devant son four à bois, médina de Marrakech. Le ferran cuit le pain que les familles apportent en pâte. Photo Bernhard Holub.

Je ne vais pas en nommer un précisément - cette économie fonctionne mieux quand elle reste anonyme, à l’écart des files de curieux. Ce que je peux décrire, c’est le système. Les familles marrakchies pétrissent leur pain à la maison. Le khobz beldi, ce pain rond de semoule qui accompagne tous les repas, se prépare tôt le matin, se laisse lever une heure, puis se porte au ferran sur une planche en bois. Le fournier, souvent un homme seul, quelquefois deux, cuit à la chaîne dans un grand four à bois. Contre quelques dirhams la fournée, il rend le pain une heure plus tard, doré, encore chaud. Les femmes du quartier passent, laissent leur planche, reviennent chercher. Elles se croisent, elles se parlent. Le ferran est un lieu social autant qu’alimentaire, une institution silencieuse du fonctionnement des médinas marocaines.

Le vocabulaire du pain du matin mérite d’être posé. Le khobz beldi est la base, rond, dense, plein. Le msemen est un feuilleté carré, cuit à la poêle, à la fois croustillant et souple, roulé dans une serviette et vendu à la sortie du café. Le baghrir est une crêpe mille-trous levée à la levure, servie avec miel et beurre fondu - la crêpe des enfants et des dimanches. La harcha est une galette de semoule dense, plus rustique, coupée en deux et garnie d’huile d’olive, d’amlou ou de fromage frais. Le meloui est une spirale feuilletée, plus grasse, à réserver aux matins d’hiver. Ces cinq-là sont matinaux. Je ne les trouve jamais au dîner, et rarement dans une cuisine familiale : c’est le pain qu’on va chercher dehors.

Un enfant traverse la ruelle avec une planche sur la tête. Il doit avoir neuf ou dix ans, il tient la planche à deux mains, il a l’équilibre naturel des enfants qui l’ont fait cent fois. L’image est documentée depuis les années 1950 dans les archives marocaines. Elle est encore là en 2026.

Le café populaire, comptoir en zellige et Al Jazeera

Le café populaire du matin est un genre en soi. Il n’a pas d’enseigne mise en avant, pas de terrasse instagramée, pas de menu en anglais. Comptoir en zellige, chaises en plastique alignées face à la rue, TV allumée sur Al Jazeera ou un match rediffusé, et une clientèle qui est presque exclusivement masculine - chauffeurs de taxi, livreurs, ouvriers du chantier voisin, artisans avant l’ouverture de leur atelier. Je commande un nous-nous, moitié café, moitié lait chaud, la boisson par défaut du matin marrakchi. Moins d’un euro. Le patron me pose sur la même soucoupe un morceau de msemen qu’il vient de rouler dans du miel.

Ce type de café n’est pas Café des Épices ni le rooftop d’un riad. Ce n’est pas non plus la terrasse ombragée d’un restaurant qui ouvre à midi pour les visiteurs. C’est le café ordinaire, celui de la rue. Il ferme rarement, tient depuis vingt ou trente ans, ne se réinvente pas. J’y viens quand je veux voir vivre la médina sans médiation, et je paie deux fois moins qu’en Guéliz.

Autour de la porte, ce que je regarde sans en faire un décor

Il reste une petite demi-heure avant que le quartier bascule complètement dans son régime de jour. Je prends la ruelle qui longe la mosquée par le nord.

La fontaine de Bab Doukkala. Petite, simple, encore alimentée. C’est le point de départ de ce que les guides marocains appellent l’itinéraire de l’eau, un tracé historique qui reliait les grandes fontaines publiques de la médina jusqu’à celle du Riad Larousse. La ville avait tout un réseau souterrain d’adduction, les khettaras, hérité du savoir andalou et alaouite. La fontaine témoigne encore de cette infrastructure oubliée.

La porte cloutée du Riad Kniza, à quelques mètres, au 34 Derb L’Hotel. Je la croise chaque fois. Il y a beaucoup de portes cloutées dans la médina, mais celle-là raconte deux siècles : la même famille y habite depuis environ deux cents ans, l’ancien propriétaire, feu Haj Mohamed Bouskri, ancien guide de chefs d’État et de célébrités, l’a restaurée et l’a transformée en boutique-hôtel. J’aurais pu y dormir. Je ne peux pas y entrer sans raison. Je passe.

Vers le nord, à cinq cents ou sept cents mètres à pied, se trouve la Zaouia Sidi Bel Abbes. Elle est souvent confondue avec Bab Doukkala parce qu’elle est dans le même quartier étendu, mais elle est dans le prolongement, côté Bab Taghzout. Sidi Bel Abbes est le patron de Marrakech, l’un des sept saints, honoré le jeudi. La zaouia elle-même est fermée aux non-musulmans, mais son minaret et sa cour extérieure se voient depuis les ruelles. Une balade à ajouter si je veux continuer.

Enfin, dans les ruelles autour, les charrettes tirées à la main ou par mulet, et surtout les porteurs à charrette : profession officielle, tarif négocié, ce sont eux qui rendent la médina livrable. Sans eux, les riads sans accès véhicule seraient impossibles à faire tourner. Je les regarde passer. Ils sont l’infrastructure invisible du quartier.

Cinq réflexes pour ce créneau

Pour prolonger

Pierre-Marie Coupry, juillet 2026

Questions fréquentes

La porte Bab Doukkala se visite-t-elle librement ?
Oui, librement et à toute heure. La porte a été édifiée sous les Almoravides vers 1126-1127, aux ordres du sultan Ali ibn Yusuf, puis remaniée par les Almohades. Passage rare à Marrakech : un double coude en baïonnette flanqué de deux bastions carrés dissymétriques, dispositif défensif calibré pour ralentir un assaillant à cheval. Depuis 1989, le ministère de la Culture y tient un espace d'exposition dans l'un des bastions. Les horaires d'ouverture au public varient, la visite extérieure est en revanche continue.
L'entrée dans la mosquée Bab Doukkala est-elle possible pour un non-musulman ?
Non, comme dans toutes les mosquées du Maroc, l'entrée est réservée aux musulmans. Je peux en faire le tour par la ruelle nord et en admirer le minaret carré de style saadien. La mosquée porte aussi le nom de Jami' al-Hurra, « mosquée de la Liberté ». Elle a été construite entre 1557 et 1571 sous Moulay Abdallah al-Ghalib, à l'initiative de Lalla Mas'uda bint Ahmad, mère du grand sultan Ahmed al-Mansour et épouse de Muhammad al-Sheikh, fondateur de la dynastie saadienne. Le complexe original comprenait une madrasa, un hammam, une bibliothèque, une fontaine et des latrines publiques - vestiges encore lisibles dans le tissu urbain.
Où se trouve exactement la zaouia Sidi Bel Abbes ?
Pas à Bab Doukkala, contrairement à ce que certaines cartes suggèrent. La zaouia est au nord de la médina, dans le quartier de Bab Taghzout, à environ 500 à 700 mètres à pied depuis la porte Bab Doukkala. Sidi Bel Abbes (1129-1204), soufi né à Ceuta, est considéré comme le patron de Marrakech et l'un des sept saints de la ville - honoré le jeudi. La zaouia elle-même est fermée aux non-musulmans, mais je vois sa cour et son minaret depuis les ruelles adjacentes.
Le dimanche est-il un bon jour pour visiter la médina ?
Oui, contre-intuitivement plus qu'un vendredi. Le dimanche est un jour de repos administratif hérité du protectorat français : bureaux, écoles et banques ferment côté ville nouvelle. Mais la médina, elle, tourne à plein régime - souks, marchés populaires, cafés et boulangeries de rue fonctionnent normalement. Le vrai jour de rupture à Marrakech, c'est le vendredi midi : grande prière, couscous familial, souks partiellement fermés entre 11 h et 16 h. Un dimanche matin à Bab Doukkala, c'est la vie de tous les jours, sans les visiteurs qui traînent encore dans leurs riads.
Est-ce que je peux acheter du pain au ferran comme touriste ?
Pas au sens strict. Le ferran est un four communal : il cuit la pâte que les familles pétrissent chez elles et apportent sur une planche. Il ne vend pas de pain fini. Ce que je peux acheter, c'est le pain qui sort d'une boulangerie de rue installée à côté ou dans le prolongement, contre quelques dirhams. Ce que je peux aussi faire, c'est demander poliment à un ferran de me laisser regarder de loin la fournée qui sort - le geste est rendu si je ne bloque pas la circulation et si je ne prends pas de photo sans accord.

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