Histoire de Marrakech
Marrakech a près de mille ans, quatre dynasties derrière elle, et un nom qui a fini par désigner tout un pays : le « Maroc » vient de « Murrakush ». Chaque époque y a laissé quelque chose qu'on touche encore - une coupole almoravide, un minaret almohade, un palais saadien en ruine, un jardin moderne. Voici comment lire la ville comme une frise, dynastie par dynastie, dates contestées comprises.
Marrakech se lit comme une frise. Chaque dynastie qui l’a tenue y a laissé un monument qu’on visite encore, et il suffit de les remettre dans l’ordre pour comprendre la ville : la coupole d’ablutions des fondateurs, le minaret des conquérants venus du Sud, le palais de marbre d’un sultan enrichi par l’or africain, la demeure d’un vizir de la fin du XIXe siècle, le jardin d’un peintre du XXe. Voici cette histoire, dynastie par dynastie, avec ce qu’elle a laissé debout - et les quelques dates que les chroniqueurs et les historiens n’ont jamais tout à fait accordées.
Une fondation à deux dates, un nom qui a fait le Maroc
La ville naît au XIe siècle, sur un plateau caillouteux en lisière du désert, à portée des neiges de l’Atlas. Sur l’année, on hésite encore : les historiens modernes penchent pour 1070, quand la tradition, reprise par la plupart des guides, retient 1062. L’acte de fondation revient au chef almoravide Abou Bakr ibn Omar ; c’est son cousin Youssef ibn Tachfin qui en fera la capitale d’un empire s’étendant de l’Espagne musulmane au fleuve Sénégal.
Le nom, lui, viendrait de l’amazigh amur n akush, « terre de Dieu » - hypothèse la plus courante, mais l’étymologie reste discutée. Ce qui l’est moins : « Murrakush » a essaimé dans toutes les langues d’Europe. Marruecos, Maroc, Morocco : le pays doit son nom à sa ville, et fut longtemps désigné comme le « royaume de Marrakech ». Quant à sa couleur, elle n’est pas une figure de style. C’est l’oxyde de fer de la terre locale, le pisé ocre dont on a monté les murs, et une réglementation qui impose aujourd’hui encore cette teinte à toute construction neuve. La ville est rouge par décret autant que par géologie.
Les Almoravides : l’eau avant la pierre
Guerriers venus du Sahara, les Almoravides font d’abord œuvre d’ingénieurs. Avant les monuments, il a fallu l’eau : ils généralisent les khettaras, ces galeries souterraines à pente quasi nulle qui captent la nappe au pied de l’Atlas et l’amènent en ville par simple gravité, sans la moindre pompe, jalonnées de puits d’aération. L’émir Ali ibn Youssef en confie la conception à son ingénieur, un certain Abd Allah ibn Younous - surnommé « al-Muhandis », l’ingénieur. Des centaines de ces conduites ont irrigué la cité et ses jardins pendant plus de neuf siècles. C’est ce réseau invisible, plus qu’aucune muraille, qui a rendu une grande ville possible aux portes du désert.
De cette dynastie fondatrice, il ne reste pourtant qu’un seul édifice : la Qoubba almoravide, vers 1117-1125, ancien pavillon d’ablutions à la coupole de brique et aux arcs entrelacés, longtemps enfoui sous plusieurs mètres de remblai avant d’être redégagé. Les remparts de la ville, souvent attribués à tort aux Almohades, sont eux aussi almoravides : élevés en 1126-1127 sous Ali ibn Youssef, en pisé ocre, sur quelque neuf à douze kilomètres. Les Almohades ne feront, plus tard, que les prolonger.
Les Almohades : la Koutoubia et le modèle exporté
En 1147, une nouvelle puissance venue de l’Atlas, les Almohades, prend Marrakech et en fait sa capitale. Leur calife, Abd al-Moumin, y fonde aussitôt la mosquée de la Koutoubia - puis, jugeant la première mal orientée vers La Mecque, en fait rebâtir une seconde à côté, vers 1158. Son minaret de 77 mètres, achevé vers 1195, deviendra un modèle : on retrouve sa silhouette et son décor dans la Giralda de Séville et la tour Hassan de Rabat, bâties dans la foulée. Une même main almohade sur trois monuments de deux pays.
Les Almohades ajoutent la kasbah au sud de la ville et lui donnent sa porte d’apparat, Bab Agnaou, vers 1188-1190 : la seule porte de Marrakech taillée dans la pierre, quand toutes les autres sont en pisé, encadrée d’un décor sculpté autour d’une inscription coranique. À l’ouest, ils aménagent le bassin de la Ménara - dont le bassin lui-même, vers 1157, servait à stocker l’eau pour irriguer oliviers et vergers, bien avant d’être le décor de carte postale qu’on photographie aujourd’hui ; le pavillon au bord de l’eau, lui, est venu bien plus tard. Le berceau de la dynastie, la mosquée de Tinmel dans le Haut Atlas, sera l’une des grandes victimes du séisme de 2023.
Les Saadiens : l’or du Songhaï, le sucre contre le marbre
Après deux siècles de recul - la capitale glisse un temps vers Fès -, Marrakech retrouve son rang au XVIe siècle avec les Saadiens. Leur sultan, Ahmed al-Mansour, dit « le Doré », règne de 1578 à 1603. Il doit son prestige à la bataille des Trois Rois (1578), où le Portugal est écrasé, et sa fortune à une audacieuse expédition trans-saharienne : en 1590-1591, ses troupes prennent Tombouctou, Djenné et Gao, et détournent vers Marrakech l’or de l’empire Songhaï.
De cette opulence, il fait un palais, l’El Badi, « l’Incomparable », élevé de 1578 aux années 1590. Sa légende parle d’« or contre sucre » ; la réalité est plus savoureuse et mieux documentée : al-Mansour payait le marbre de Carrare au poids, kilo pour kilo, en sucre marocain - Montaigne, de passage près de Pise, vit des artisans tailler des colonnes destinées « au roi de Fez » contre du sucre pesé au trébuchet. Le palais fut plus tard entièrement dépouillé par l’Alaouite Moulay Ismaïl, qui en emporta le marbre à Meknès ; il n’en reste que des murs de pisé et de vastes cours, qui valent surtout par ce qu’ils suggèrent.
Les Saadiens reconstruisent aussi la médersa Ben Youssef, achevée vers 1564, la plus grande école coranique du Maghreb. Et ils se font enterrer dans une nécropole d’un raffinement rare, les Tombeaux saadiens. C’est là que se joue l’épisode le plus étonnant de la ville : Moulay Ismaïl fit murer la nécropole, par scrupule religieux, n’y laissant qu’un accès discret ; elle disparut des mémoires pendant plus de deux siècles, jusqu’à ce qu’une photographie aérienne française, en 1917, la repère et la rende au public.
Les Alaouites : Meknès, les sept saints et la Bahia
Les Alaouites, dynastie régnante encore aujourd’hui, prennent le pouvoir au XVIIe siècle. Moulay Ismaïl déplace la capitale à Meknès - d’où le pillage d’El Badi et le scellement des tombeaux. C’est aussi à lui qu’on doit, vers 1691, une invention toute politique : le pèlerinage des Sept Saints de Marrakech. En reliant en un circuit de sept jours les tombeaux de sept figures saintes de la ville - de Cadi Ayyad à Sidi Bel Abbès, patron de la cité -, il s’agissait de fixer les pèlerins et de concurrencer le pèlerinage rival des Regraga, du côté d’Essaouira. La dévotion, ici, servait aussi à gouverner.
Le grand monument alaouite de Marrakech est plus tardif : le palais de la Bahia, « la Brillante », élevé de 1866 à 1900. Commencé par le vizir Si Moussa, il est agrandi pièce par pièce par son fils Ba Ahmed, grand vizir et régent de fait du pays, jusqu’à sa mort en 1900 - après quoi le palais fut aussitôt pillé. Un peu plus tard, la même mécanique du pouvoir personnel produit Thami El Glaoui, pacha de Marrakech de 1912 à 1956 : maître du Sud, allié des Français, il reçut à Dar el Bacha, sa demeure, aussi bien Churchill que Joséphine Baker. La maison est aujourd’hui un musée.
Le protectorat et le siècle des jardins
En 1912, le traité de Fès place le Maroc sous protectorat français. Le résident général Lyautey impose une règle qui a modelé Marrakech pour un siècle : ne pas toucher à la médina, et bâtir à côté une ville neuve. Ce sera Guéliz, tracée à partir de 1913, aux avenues rectilignes - son nom vient probablement du Jbel Guéliz voisin, colline dont le nom berbère renvoie aux origines mêmes des Almohades, plutôt que du mot « église » qu’on invoque souvent.
Le protectorat lègue surtout des jardins et des adresses. La Mamounia ouvre en 1923 sur un ancien verger princier ; le peintre Jacques Majorelle achète la même année le terrain de son futur Jardin Majorelle, y bâtit une villa cubiste en 1931, invente en 1937 le bleu cobalt qui porte son nom, et l’ouvre au public en 1947. C’est de cette époque qu’on tient la plus belle anecdote de la ville : en janvier 1943, au sortir de la conférence de Casablanca, Winston Churchill s’installe à Marrakech et peint la tour de la Koutoubia depuis une terrasse - le seul tableau qu’il ait réalisé de toute la guerre. Douze ans plus tard, Hitchcock tourne les scènes d’ouverture de L’Homme qui en savait trop sur Jemaa el-Fna. Le Maroc redevient indépendant le 2 mars 1956.
Marrakech aujourd’hui : classée, aimée, éprouvée
La médina est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1985 ; la place Jemaa el-Fna, avec ses conteurs et ses musiciens, est reconnue en 2001 comme « chef-d’œuvre du patrimoine oral » de l’humanité. En 1980, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé rachètent le Jardin Majorelle, menacé par un projet immobilier, et le sauvent ; à la mort du couturier, en 2008, ses cendres sont dispersées dans la roseraie de sa résidence voisine, et une stèle lui est dédiée dans le jardin. Un musée porte aujourd’hui son nom, à deux pas.
Le 8 septembre 2023, un séisme de magnitude 6,8 (selon l’USGS) a frappé la région. Son épicentre se trouvait dans le Haut Atlas, à environ 70 kilomètres au sud-ouest : l’essentiel des victimes et des destructions est dans les villages de montagne du Haouz, non dans la ville. Marrakech a toutefois été touchée - des sections de remparts, le minaret de la petite mosquée Kharbouch sur Jemaa el-Fna -, et la mosquée almohade de Tinmel, dans l’Atlas, a été en grande partie détruite. La ville s’est relevée vite ; ses monuments, pour la plupart, tiennent toujours debout, comme ils le font depuis neuf siècles.
Lire la ville comme une frise
Si vous voulez parcourir cette histoire à pied, l’ordre est simple. Commencez par la Qoubba almoravide et la médersa voisine, les plus anciens. Montez ensuite vers la Koutoubia, repère almohade. Descendez au sud vers l’El Badi en ruine et les Tombeaux saadiens pour le XVIe siècle, puis la Bahia pour le XIXe. Terminez à Guéliz et au Jardin Majorelle : huit siècles plus tard, la ville continue d’ajouter des chapitres. Chacun de ces lieux a sa fiche détaillée, avec horaires, prix et accès.
Repères chronologiques
- v. 1070
Fondation almoravide
Abou Bakr ibn Omar fonde la ville en lisière du désert ; son cousin Youssef ibn Tachfin en fait la capitale d'un empire allant de l'Espagne au Sénégal. La tradition retient 1062, les historiens modernes 1070.
- 1126-1127
Les remparts de pisé
Ali ibn Youssef ceint la ville de neuf à douze kilomètres de murailles ocre. De cette dynastie fondatrice, un seul édifice tient encore debout : la Qoubba almoravide (v. 1117-1125).
- 1147
Les Almohades et la Koutoubia
Venus de l'Atlas, ils prennent Marrakech et fondent la Koutoubia. Son minaret, achevé vers 1195, servira de modèle à la Giralda de Séville et à la tour Hassan de Rabat.
- XIIIe-XVe s.
Deux siècles de recul
Le pouvoir et la capitale glissent vers Fès ; Marrakech s'efface peu à peu du premier plan.
- 1578-1603
L'apogée saadien
Ahmed al-Mansour, vainqueur de la bataille des Trois Rois, détourne l'or de Tombouctou et bâtit le palais El Badi - le marbre de Carrare payé en sucre, kilo pour kilo. Médersa Ben Youssef et Tombeaux saadiens datent du même siècle.
- XVIIe s.
Les Alaouites, capitale à Meknès
La dynastie encore régnante prend le pouvoir. Moulay Ismaïl déplace la capitale à Meknès, pille El Badi et fait murer les Tombeaux saadiens, oubliés plus de deux siècles.
- 1866-1900
Le palais de la Bahia
Le grand vizir Ba Ahmed élève « la Brillante », dernier grand palais de la médina. Il est pillé dès sa mort, en 1900.
- 1912
Le protectorat français
Le traité de Fès place le Maroc sous protectorat. Lyautey épargne la médina et fait tracer la ville neuve, Guéliz, à partir de 1913.
- 1923-1947
Le siècle des jardins
La Mamounia ouvre en 1923 ; la même année, Jacques Majorelle achète son jardin, invente son bleu cobalt en 1937 et l'ouvre au public en 1947.
- 1956
L'indépendance
Le Maroc redevient indépendant le 2 mars 1956.
- 1985-2001
Marrakech à l'UNESCO
La médina est inscrite au patrimoine mondial en 1985 ; Jemaa el-Fna est reconnue chef-d'œuvre du patrimoine oral de l'humanité en 2001.
- 2023
Le séisme du Haouz
Le 8 septembre, un séisme de magnitude 6,8 frappe le Haut Atlas. La ville, touchée à la marge, tient debout ; la mosquée almohade de Tinmel, dans les montagnes, est en grande partie détruite.